On s’attache rarement au succès. On s’attache surtout à ce que l’échec dit de nous. À l’image qu’il fissure. À l’ego qu’il froisse. Mais le non-attachement ne consiste pas à « réussir à ne plus échouer ».
Il consiste à ne pas se définir par ce qui n’a pas fonctionné. À ne pas confondre une expérience ratée avec une identité ratée.
L’échec au travail
Un projet qui n’aboutit pas. Un entretien raté. Une reconversion qui n’a pas tenu ses promesses. Des efforts constants, sans reconnaissance.
On s’attache alors à une histoire intérieure : « Je ne suis pas assez compétent » ; « J’ai perdu du temps »; « J’aurais dû faire autrement »
Le non-attachement ne consiste pas à dire que cela n’a pas d’importance. Il consiste à ne pas se réduire à ce résultat. Un travail qui échoue n’est pas une preuve d’incompétence. C’est une expérience qui n’a pas pris la forme attendue.
L’échec en amour
Une relation dans laquelle on a tout donné et qui s’effondre. Une séparation que l’on n’a pas vue venir. Un amour non réciproque. Une fidélité qui n’a pas été honorée. Ici, l’attachement est violent. On s’identifie à l’échec affectif comme à une faute personnelle : « Je ne sais pas aimer »; « Je choisis toujours mal » ; « Je ne mérite pas qu’on reste »
Le non-attachement ne consiste pas à fermer son cœur. Il consiste à ne pas faire de l’échec amoureux une vérité sur sa valeur. Une relation peut s’arrêter sans que l’amour ait été faux.
L’échec face au regard des autres
Ce que les gens vont dire. Ce qu’ils vont penser de ta décision. La peur d’avoir l’air instable, ridicule, trop sensible. La crainte de décevoir sa famille, ses collègues, ses élèves. On s’attache ici à une image. On vit pour éviter la honte plutôt que pour rester aligné. Le non-attachement consiste à accepter que, quoi que l’on fasse, quelqu’un sera déçu. Et à choisir de ne plus faire de cette déception une boussole.
Vouloir réparer les autres
Il existe un attachement plus discret, mais très répandu :vouloir réparer les autres. Vouloir consoler à tout prix, les rendre heureux et vouloir éviter la souffrance à ceux que l’on aime en portant leur charge émotionnelle à leur place. Et cela traverse l’ensemble de nos liens :
la famille, l’amour, le couple, les enfants, l’amitié, le travail, jusqu’aux relations les plus fugaces, celles d’un instant ou d’une première rencontre.
En voulant rendre les autres heureux, on leur enlève parfois une chose essentielle : la possibilité de traverser, de trébucher, de découvrir leur propre capacité à se relever seuls. Et si, parfois, ce n’était pas de l’amour, mais une peur de ne plus être utile ? Ou un besoin d’être indispensable ? Ou une manière subtile de nourrir son ego ou sa confiance ? Ou encore se donner bonne conscience?
Le non-attachement, ici, consiste à renoncer à être le pilier de tout le monde. Aimer sans confisquer la responsabilité de l’autre. Il existe une confusion fréquente entre amour et protection. Aimer ne signifie pas empêcher l’autre de vivre ce qu’il traverse. Aimer, ce n’est pas lisser le chemin,ni retirer les pierres avant qu’il n’arrive.
Chacun a son chemin, ses expériences, son rythme qu’on l’appelle karma, destin ou apprentissage et lorsque nous intervenons sans cesse,
lorsque nous réparons, expliquons ou soutenons à l’excès, nous empêchons l’autre de développer son autonomie intérieure.
On ne devient pas capable de se rendre heureux parce que quelqu’un l’a fait à notre place. On le devient parce que l’on a traversé, compris, échoué, recommencé. C’est exactement comme dans le sport. Sans augmentation de la charge, sans difficulté progressive, le muscle ne se développe pas. Ni la force, ni l’endurance, ni la stabilité.
L’amour fonctionne de la même manière. Le bonheur aussi. La joie, la confiance et la capacité à tenir dans le temps e construisent par exposition, non par évitement. Vouloir préserver l’autre de toute difficulté, c’est parfois l’empêcher de devenir fort. Et vouloir être celui ou celle qui soutient toujours est souvent une manière détournée de refuser de lâcher le contrôle. Le non-attachement, ici, consiste à renoncer à être indispensable. À contrôler le chemin de l’autre. Et à faire confiance à la vie, même lorsqu’elle passe par l’inconfort.
L’ultime piège : l’échec du non-attachement lui-même
Tu t’es attaché. Tu as replongé dans un schéma que tu croyais avoir dépassé. Tu as voulu bien faire, rester conscient, aligné, éveillé. Tu as voulu rester du bon côté de l’histoire.Et tu as échoué à être détaché.
Alors tu te juges. Tu te dis que tu aurais dû savoir. Que tu n’as pas assez pratiqué. Pas assez compris. Pas assez intégré. Mais ce jugement n’est pas une lucidité. C’est une nouvelle exigence morale. Vouloir être irréprochable dans le non-attachement,
c’est encore vouloir être quelqu’un. Plus sage. Plus évolué. Plus spirituel que ce que l’on est réellement, ici et maintenant.
C’est l’ego qui change de costume. Il n’est plus le dominateur, le sauveur ou le gentil .Il devient le conscient, le détaché, celui qui a compris.
Le non-attachement n’exige pas la pureté. Il ne demande pas de ne plus tomber. il demande de voir clairement.
Voir quand on s’attache par peur d’être rejeté.
Voir quand on aide pour être aimé.
Voir quand on reste pour ne pas être le méchant.
Voir quand on lâche, non par sagesse,
mais par fuite.
Et surtout, voir sans se condamner. Car la véritable pratique commence là :lorsque l’on cesse de vouloir être exemplaire
et que l’on accepte d’être honnête.

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